SORTIE ANCIENNES NERIS MAI 2010 PAR Sandro AGENOR

 

 Récit toujours aussi désopilant de notre ami Sandro , à la manière de MIchel AUDIARD

Le PARRAIN IV                            

 

 

                                                                                                          Impressions Vintage

 

   On a fait la sortie "Anciennes". Vous voyez le genre? Anciennes, ouais, vioques, croulantes, épaves, décaties, momies, liquides. Le genre trente glorieuses, brut de pomme, qui se laisse pas marcher sur les arpions par les perdreaux de l'année, le genre Gabin, gueule d'ange déchu mais d'ange tout de même, perclus, rouillé, en suif, couvert de cambouis peut-être mais du vrai, du tatoué, du qui te met deux tartes à la frangine pour lui apprendre à la boucler, du qui s'en laisse pas raconter, qui porte la fierté au front mais qui cache sous la bulle bourrue, opaque, étoilée et étiolée, un twin en or.Je m'en souviens comme si c'était hier, le Parrain, Dom "Gigi" Lakomski, m'avait retapissé la veille sur mon bigophone:

 

-         salut l'ami, si tu t'imagines que je vais m'enquiller en solitaire c'te foutue trajectoire toute droite sur 350 bornes, tu te plonges le doigt dans l'œil jusqu'à l'omoplate… Ramène ton clou sur la 20; passé Montlhéry, tu verras un entrepôt à main droite; c'est des aminches à mézigue et aucune embrouille à craindre, ils font dans la carpe, des discrets de chez taiseux, des Marxistes tendance Harpo, tu me suis? Tu demanderas Gigi, on taillera la route comme qui dirait de concert…

 

 Ca, oui, je le suivais le Gigi, mais pas sans mal! 500.000 au compteur et pas une ride, toujours vaillant, toujours en tête, des coups de gaz qui te laissaient sur place, une prise d'angle qui te laissait sans voix. Jamais un GPS sur lui, tout à l'ancienne, à la main et au compas, l'esprit Sandoz avec Velcro de série. Une légende vivante. Respect.Il me montra la N20 d'un geste ample et, grand seigneur, me permit de lui ouvrir la route:

 

-         t'as un Coyote? Passe devant.

 

 Merde, il avait dit vrai, cette foutue route était une foutue ligne droite de la Grande Couronne à Montluçon! Des kilotonnes d'asphalte sans le moindre virolo. Gigi voyageait incognito, tous feux éteints, j'avais du mal à le distinguer dans mon rétro. C'est à des petits détails comme ça qu'on est le Parrain ou pas. J'y allais molo quand un radar se pointait à l'horizon, lui me suivait comme mon ombre, je le voyais sourire sous son intégral: - encore un qui m'aura pas! semblait-il exulter.Sur ma 80 Basic dépouillée, importée frauduleusement de chez les Fridolins via ma filière turque, je me pelais le jonc en claquant des molaires. Derrière moi, Dom Gigi Lakomski écoutait une conférence de France Culture, consacrée à l'influence des rayons gamma sur le développement des marguerites dans les économies communistes. En fin de journée, on était rendu à Néris-les-Bains. Une station balnéaire pour arthritiques, rhumatisants, seniors et vieux croûtons. Du Paul Guth en villégiature chez Dutourd. Eau plate ou eau gazeuse? On avait beau avoir échappé à la pluie, toute cette flotte nous foutait le bourdon.Gigi avait tamponné un gars du coin, son blaze était David et tout le monde l'appelait David: il avait fait du bon boulot et dégotté un hôtel borgne sans eau chaude mais pile poil en face du Casino. On allait pouvoir se mettre à l'ouvrage.David maquillait des tires au fond de son garage, il traficotait plus ou moins dans l'huile de vidange et il n'avait pas son pareil pour te transformer une Amilcar en Renault 25 Baccara. Je sais pas pourquoi mais ça a tout de suite biché entre lui et Gigi, ces gars-là avaient des trucs à se dire, ils avaient en commun l'amour de la R19 "Albertville" (série limitée) et des intérieurs velours sans appuie-têtes. Je comprenais mieux comment David, avec la bénédiction du Parrain, avait hérité de la mission "Anciennes": c'était un spécialiste du haut-de-gamme.Le soir à table, on a serré la pince au reste de la bande: une dizaine de ruffians issus des quatre coins de l'Hexagone, certains d'entre eux s'étaient pointés avec leur chacune, des pas causantes sachant s'écraser quand il le fallait, qui nous la jouaient pas stéréo quand leurs jules l'ouvraient. Il y avait là Sergio, de Brétigny, la tête de pont du réseau, concessionnaire Renault avec pignon sur rue qui nous écoulait la marchandise en toute tranquillité, capable de te dénicher une R14 GTL aussi facilement que si elle était en vente libre; il y avait Phil, dit "Le Chinois", grande expérience de l'Extrême-Orient, un ancien du Koweit sur le Clémenceau, il avait refait entièrement sa R16 "Gendarmerie" avec deux épaves accidentées de 4CV; elle ne fonctionnait pas mais elle était un rien bath! Il y avait aussi "Le Colonel", un retraité de la Grande Muette, un mordu du lit-au-carré, du réveil au clairon, de la 4L fourgonnette, toujours à resserrer ses boulons: - j'veux pas voir une tête dépasser, compris, tas de larves? Et puis, il y avait Dédé, sorti comack d'un film de l'entre-deux guerres, un Gégé Depardieu maniant le treuil et le palan, le Béru des soupapes, des biscotos comme des photocopieuses, le genre de gars sur qui compter en cas de coup dur.On était fin prêts.Le Parrain nous affranchit enfin:-      

   les potos, c'est demain qu'on se coïncide avec les Belges… La rencontre aura lieu sur une péniche, alors, gaffe! Je compte sur vous tous, que pas un ne manque… David nous a prévu une voiture-balai en cas de pépin…

On zyeuta le David comme un seul homme: pas de doute, le garçon était à la hauteur. Phil leva le doigt: - je retiens ma place dans la voiture-balai.On décida derechef d'aller balancer la viande dans le torchon: la journée du lendemain promettait d'être pas piquée des vers. David roulait en tête, on le suivait pas fiers, silencieux et perdus dans nos pensées; le Parrain fermait la marche, à peine visible dans la brume du petit jour mais on savait tous qu'il était là et qu'il resterait le dernier sur le pont si les choses tournaient mal.L'heure de la tortore sonnait quand on se pointa en vue des Belges – le rancart avait été fixé sur le Lac de Vassivière, terrain soi-disant neutre, en réalité le coin rêvé pour un guet-apens. Mais le pire était à venir: les Belges s'étaient pointés en car et, à en pas douter, ils étaient au moins une cinquantaine à nous attendre dans le thonier!

Sergio, toujours en première ligne, résuma l'avis général:

 

-         à 1 contre 100, on a pas une chance… Ca va être une véritable boucherie…!

 Le Parrain jeta un œil au car des Belges et sourit:

 

-         SETRA 211 HD de 1985, moteur V8 atmo de 375 chevaux… Vous allez quand même pas me dire, bande de fiotes, que c'est ça qui vous met les foies?

 

Aussi galvanisés par ces mots simples qu'un châssis de R12 Break par protection cathodique, on se retrouva à bord remontés comme des pendules. Dans l'immense salle, encombrée par les passages d'œufs mayo et sa printanière de légumes, par les chariots soutenant le florilège de mousses au chocolat, ses trois fromages et la pochade d'épinards dans sa nage de merlu, les Belges nous mataient du coin de l'œil, un rien goguenards. Le Colonel se colleta une rapide inspection des lieux et, enfariné jusqu'à la visière, radina bientôt sa trogne auprès de Gigi:

 

-         Parrain, y'a aucune issue, même pas un endroit où se griller une Gauloise Troupes! On est faits comme des rats!

 Gigi se rembrunit: manifestement, c'était pas la meilleure nouvelle de l'année. Il nous fit signe de poser nos culs sur le skaï et de pas moufter. On attaqua les carafes de pif, rien d'autre à faire avant que ça envoie. La péniche se chopa la tremblote, éructa trois rôts de CO2 et quitta la berge: à partir de maintenant, c'était marche ou crève.C'est au milieu du lac que les Belges nous ont chopé à la gorge comme des pit-bulls hépatiques: les salauds, non seulement, ils étaient dix fois plus nombreux que nous mais ils s'étaient radinés avec une arme secrète… L'accordéoniste…!

On a même pas eu le temps d'avoir le trouillomètre à zéro, il nous attaqua bille en tête avec "Le plat pays qui est le mien", suivi de "Tombe la neige" qu'il enchaîna avec "J'ai deux amours"… On serrait les dents et les fesses, Sergio avait les yeux révulsés, la bave aux lèvres, Dédé se cramponnait tellement fort à son apéro de bienvenue offert que le Duralex lui explosa entre les paluches, les meufs suppliaient qu'on les jette par-dessus bord… Seul Dom Gigi Lakomski gardait la caboche aussi froide qu'une R21 saumon qu'aurait pas tourné depuis le premier septennat à Tonton:

 

-         j'ai une berlinette, les frangins, une petite merveille d'Alpine A110 qu'a gagné le Montécarle, pas celle avec le moulin de la R8, non, c't'un Gordini qu'est dedans… Phosphorez là-dessus, faites le vide dans vos cafetières…

 

Encore une fois, le Parrain nous tendait la louche, on prenait exemple, le plus ardu se faisait. Les Belges perdaient pied, on le voyait bien, on finissait notre merlu beaucoup plus vite qu'eux! Y'avait de l'achoppement dans leurs rangs, ça tanguait plus que sur le Titanic, ils s'invectivaient, ça se fissurait à tous les étages.

Alors que l'accordéoniste entonnait "Kanterbraü, oh, oh…!", une partie des Belges se mit tout de go à gueuler à pleins poumons:

 

 Zij zullen hem niet temmen, de fiere Vlaamse Leeuw,Al dreigen zij zijn vrijheid met kluisters en geschreeuw(au refrain) 

Ce à quoi, l'autre moitié des Belges répliqua:

 Ô Belgique! Ô Mère chérie! A toi nos coeurs, à toi nos bras.A toi notre sang, ô Patrie Nous le jurons, tous, tu vivras,Tu vivras, toujours grande et belle, Et ton invincible unité, Aura pour devise immortelleLe Roi, la Loi, la Liberté(au refrain) 

Ils se balançaient du pain trempé dans le déca, s'écrasaient les trois fromages sur la truffe, s'insultaient en francophone et en flamand, on était sauvés!

 

Un peu plus tard, le Parrain tirait sur son Cohiba à l'arrière de la péniche, savourant son triomphe comme on médite ses défaites: seul.

Je vins vers lui humblement, y'avait comme du vague-à-l'âme sous sa casquette MOTUL et il éclaira ma lanterne: son bras droit, le vice-Parrain, le Geffroy, l'homme de base, n'était pas à ses côtés en ces heures glorieuses.

 

-         Il est à la sortie "Tafioles en folie" me dit-il, des larmes dans les chasses, ils sont huit par Single…

Baisant sa chevalière au Losange,

 je lui fis:

 

-         Padrino… J'suis pas une balance… mais le Geffroy, il ambitionne le job que vous faisez. Il veut devenir Parrain à la place du Parrain… -         Je sais… Son rêve est de se faire appeler Dom Dom'. Mais il est pas prêt, le gamin, on en recausera quand il sera d'attaque pour démonter un moulin de Fuego…

 

Au loin, on entendait "Arriva Gigi l'Amoroso, toujours vainqueur, parfois sans cœur…", l'accordéoniste jouait toujours mais, cette fois, pour nous autres.

Se faisant plus confidentiel, le Parrain poursuivit paternellement:

 

-         j'ai pas encore franchi le Rubicond. C'est p'têt bien toi qui seras mon héritier, mais j'sais pas si t'as les épaules… Tu serais chiche de t'occuper de ma 30 TS une fois que j'aurais passé la main?

 

La 30 TS? Quoi, LA 30 TS à moteur V6, peinture pas métal et ceintures sans enrouleurs? Le fantasme à nous tous que Pénélope Cruz à côté, c'est de l'herbe à chats macrobiotiques? Je l'avoue, les aminches, j'suis pas le clampin à se défiler mais là, la propale du Gigi me sciait l'os!

 

-         Padrino, j'ai dit, la 30 TS c'est pour le Geffroy, chasse gardée…! Et y'a le Bruno D. qui la reluque gravement aussi, elle a une montre au tableau de bord…

 

Le Parrain ne répondit rien. Il matait l'onde impavide que laissait derrière elle la péniche qui, après 3h30 de croisière et 17 fois le tour du lac, revenait à quai.

Il se tourna vers moi et changea brusquement de sujet:

 

-         pourquoi t'es venu à la sortie "Anciennes", hein? Tu voulais participer à une sacrée campagne, c'est ça?-         Non, Padrino, c'est pas seulement ça… C'est surtout que j'adore parler motos… 

     

Sandro Agénor

 
 
 
 
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