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LE QUOUIZE par Sandro AGENOR
LE QUOUIZEImpressions cisterciennes Hier, on était tout excités, parce que Lakomski qui est le chef du Club et c’est pour ça qu’il sourit tout le temps et qu’il a le droit de fumer le cigare, nous a annoncé qu’à la fin du dîner si on était sages, il nous poserait un quouize avec des tas de questions et que si on répondait bien, on aurait droit à un cadeau. Nous, on a commencé à sauter dans tous les sens en poussant des cris de joie, parce qu’on adore les quouizes et les cadeaux mais le plus impatient, c’était Lakomski lui-même et ça nous a drôlement étonné parce que, lui, il connait déjà les réponses, il n’a pas le droit de jouer et il ne peut rien gagner. Mais il est comme ça, Lakomski, il aime bien voir les autres jouer, il pose des questions pas faciles du tout et quand on a faux, il rigole, il dit quelque chose de gentil et il garde pour lui le porte-clef collector de la sortie Virginales 2008 (la sortie où Geffroy a vomi tout son repas gastronomique sur le nouvel adhérent). Geffroy, c’est un copain qui a un papa très riche qui lui achète tout ce qu’il veut et il était venu avec une panoplie en cuir noir que j’avais déjà vue dans un film de cow-boy quand je m’étais réveillé en pleine nuit à cause de mon cauchemar et que maman m’avait demandé de retourner me coucher mon chéri, parce que c’était un film de cow-boy spécial qu’elle regardait avec papa où les gens se battaient en duel avec un fouet et des clous. Moi, je préfère les revolvers mais maman m’a expliqué que c’était un film à petit budget.Geffroy est le sous-chef du Club, il a toujours plein d’idées, il propose des sorties et des itinéraires terribles avec des virages et des auberges gastronomiques et, à la fin, on fait la sortie de Lakomski qui est le chef, on visite des maisons pénitentiaires et on mange des friands à la betterave dehors sur le plateau de Langres. C’est comme ça qu’hier matin, on s’est retrouvés avec les copains à l’abbaye de Clairvaux qui est aussi une prison et une dame très gentille et très jolie nous a souri à tous, nous a passé la main dans les cheveux et nous a dit qu’elle était très heureuse de nous accueillir mais de ne toucher à rien parce que les plafonds pouvaient s’écrouler. Quand il a entendu ça, Decamps s’est mis à pleurer et à se rouler par terre, en disant qu’on allait tous mourir, qu’on serait ensevelis, que les archéologues nous retrouveraient dans deux mille ans et qu’on serait en retard pour la sortie de 9h00 demain matin. Decamps est toujours le premier prêt à partir et c’est le chouchou de Lakomski mais il porte des lunettes et on ne peut pas trop lui taper dessus. La gentille dame l’a calmé, elle l’a mouché et puis elle a confisqué l’appareil de Gasnier qui était en train de faire des photos d’un mirador pour le journal du Club. Gasnier, il a été tellement surpris, qu’il en a oublié de pleurer, il a dit :- ah bon… ? Ben… Ben, alors…Gasnier, c’est un bon copain qui a déjà de la moustache mais son surnom, c’est Minou, parce que sa copine s’appelle Babeth et on dit « Babeth et Minou », j’ai pas bien compris, c’est les grands qui nous ont expliqué. Minou a regardé Babeth avec des grands yeux tristes, il a battu des paupières et Babeth lui a dit bon, qu’elle allait arranger ça, elle a sorti du fil et une aiguille de son sac et elle a commencé à faire une broderie du mirador pour le journal du Club.Après, la dame nous a dit qu’il fallait constituer trois groupes égaux et là, ça été un peu le bazar parce qu’on était 101 (avec les nouveaux) dans une toute petite pièce et on s’est tous mis à courir dans tous les sens pour être avec les copains et c’était pas facile à cause des casques qui se cognaient et qu’on avait remis à tout hasard pour les plafonds qui allaient s’écrouler. Tout le monde hurlait, pleurait, on s’amusait bien, terrible. Moi, dans mon groupe, j’avais Lakomski qui est le chef du Club, et Le Rall qui est le chef de la Bretagne, c’est pour ça qu’il aime pas tellement venir aux sorties, il préfère rester en Bretagne où c’est lui le chef et où les autres font ses sorties à lui. Dans le groupe d’en face, il y avait Geffroy, qui est le sous-chef du Club, et Simon qui est rudement calé en géographie, il sera cartographe plus tard et il peut réciter de mémoire comment on va de Prugnes-les-Bains au Pic du Midi sans prendre le périphérique. Simon, il reste des heures devant la carte de France, on voit ses lèvres qui remuent et parfois, il regarde vers le ciel avec la même tête que maman sur la photo de sa communion qu’elle a mise sur le buffet à la place de la photo de la maman de papa, je ne sais pas pourquoi. Simon, avant de se coucher, au lieu de lire des livres d’aventures comme nous tous avec des pirates qui cherchent des trésors et le capitaine Crochet qui est mangé par le crocodile, il préfère étudier la carte « Autreville-sur-la-Renne – Braux-le-Chatel » et il nous dit :- regardez comme c’est beau : échelle 1/50ème… Et il prend des tas de notes, il dessine des routes et après, il range sa carte dans une malette fermée à clef parce qu’il a peur qu’on la lui vole pendant la nuit. Il est fou, Simon.Geffroy, quand il a vu que Lakomski était dans l’autre groupe, il a dit tout de suite à son groupe à lui:- je vous préviens, c’est moi le chef.- tu me fais marrer, a dit Simon qui était en train de lire une carte « Le Puits de Mezes – Biesles », t’es le chef de rien du tout ! - ah ouais ? a dit Geffroy, tu veux un coup de poing sur le nez ?- ouais, a dit Simon.Et ils se sont battus. C’est difficile de se battre contre Simon parce qu’il a de longues jambes et il tournait autour de Geffroy en disant « viens, allez viens ! » en faisant des moulinets avec ses bras comme à la télé et Geffroy avait du mal à se déplacer à cause de tout son cuir et surtout de ses talons qui se prenaient dans les pavés. Mais Simon avait tellement peur d’abîmer sa carte qu’il se battait que d’une seule main et Geffroy en a profité pour lui donner un coup de poing sur le nez sauf qu’il avait oublié le casque que Simon avait gardé sur la tête. Geffroy s’est mis a souffler sur sa main en faisant « ouille, ouille, ouille… ! » mais Simon est parti quand même en arrière à cause du coup et il a bousculé Decamps qui ne s’y attendait pas parce qu’il regardait sa nouvelle montre, Decamps est tombé par terre et il s’est mis à pleurer en disant qu’on n’avait pas le droit de lui taper dessus, qu’il avait des lunettes, que personne ne l’aimait, qu’on était en train de prendre du retard pour la visite et qu’on serait jamais à l’heure ce soir à la cantine pour les œufs mimosa. Nous, on criait, on se poussait, on se donnait des gifles, on rigolait bien quand on a entendu la voix de la gentille dame qui n’avait plus l’air du tout de vouloir être tellement gentille. Elle s’est fâchée toute rouge, elle a séparé Simon et Geffroy et elle s’est mise à crier qu’elle n’avait jamais vu ça, qu’on devrait avoir honte, que nos parents ne seraient pas fiers de nous s’ils pouvaient nous voir, qu’on allait tous finir au bagne, et que d’ailleurs on y était déjà ! Nous, on a compris que c’était plus le moment de faire les guignols et on a promis d’être drôlement sages.La dame a relevé Decamps qui reniflait, elle l’a mouché puis, elle s’est arrêtée d’un coup et elle est allée chercher Minou qui essayait d’obtenir une interview d’un détenu pour le journal du Club et elle lui a donné à copier cent fois « Je ne dois pas tenter d’entrer en communication avec un détenu de la centrale de Clairvaux sous peines de poursuites judiciaires alors que j’en ai été préalablement averti par l’autorité compétente ». Minou a regardé Babeth avec ses grands yeux, il a battu des paupières très vite comme il avait fait avant, et Babeth a dit bon, qu’elle allait arranger ça, elle a sorti du fil et une aiguille de son sac et elle commencé à broder les réponses du détenu sur son canevas pour le journal du Club. Il faudra que j’essaye le coup des yeux à Minou avec maman quand elle n’est pas contente, ça marche du tonnerre !La dame est revenue vers nous, elle a poussé un grand soupir comme si elle était fatiguée et elle a demandé qui était notre responsable et s’il y avait au moins quelqu’un de sensé dans ce Club parce qu’en trente-sept ans de métier, elle n’avait jamais vu ça et pourtant, elle avait déjà eu ceux d’Harley-Davidson. Lakomski a levé le doigt en souriant, il a dit que c’était lui le chef, qu’il pouvait lui faire un quouize si elle voulait et que ça calmerait tout le monde, et la dame a regardé Lakomski qui souriait et elle s’est mise à sourire elle aussi, elle a voulu passer sa main dans les cheveux de Lakomski mais elle n’a pas pu à cause de la casquette et elle a lui a dit qu’il était un bon petit et que la vie serait plus facile s’il y en avait de plus nombreux comme lui. Il faudra que j’essaye aussi le sourire à Lakomski, ça marche encore mieux que les yeux à Minou.- sale cafard ! a murmuré Geffroy à Simon.- répète ! a dit Simon.- parfaitement ! a dit Geffroy qui se croyait au moins aussi chef que Lakomski jusqu’à la fin de la visite et la dame lui a donné à copier cent fois « Je ne dois pas traiter un camarade de sale cafard alors que je m’apprête à visiter une abbaye cistercienne dont Napoléon a fait en partie un centre de détention qui perdure jusqu’à aujourd’hui ».Quand enfin, on s’est tous bien mis en rang en trois groupes avec nos casques en faisant bien attention qu’ils ne fassent pas de bruit quand ils se cognaient, on a relevé nos visières et on a vu que, dehors, il faisait nuit. On a cherché la dame mais elle n’était plus là : elle était partie sans rien dire.Le soir, au réfectoire, Lakomski a fait son quouize sur l’Abbaye cistercienne de Clairvaux mais, je ne sais pas pourquoi, personne n’a été capable de répondre et c’est comme ça qu’il a ramené tous ses bérets chez lui. Sandro Agénoravec l’aimable et très involontaire complicité de Sempé et Goscinny |