Impressions d’Autriche
Le bizut en question, votre serviteur, l’était à deux titres : première sortie avec le club BMW France (si j’excepte un teaser en vallée de Seine où, évidemment, tout le monde est très gentil avec vous et où on peut reprendre six fois du Calva, après quoi on signe son adhésion) et première sortie motorisée au-delàdu Jardin des Plantes, périmètre auquel je me cantonne car, sur le Garmin, je n’ai que l’option Paris V°. Le rendez-vous, un 4 Juillet, était fixé pour les Franciliens à la riante aire de péage de l’A5 - qu’Agrippa d’Aubigné chanta tant - sur les coups de 9h15. Etant entendu qu’un retard, aussi minime soit-il, pénalise tout un groupe et que de surcroît, ce groupe m’étant inconnu, ses membres me haïssaient probablementdéjà, je décidais de mettre le réveil sur 6 heures. J’étais paré, bardé, blindé à 6h27. Le twin ronronnait alors que la demie sonnait à Saint-Sulpice. Las ! Pour ceux qui ne la connaissent pas, l’A5 ne prend pas sa source à la Porte d’Orléans (comme, par exemple l’A6 qui est une chouette autoroute hyper fastoche et qui sent bon la lavande les jours de grève des routiers) mais à une autre route qui s’appelle la Francilienne. La Francilienne est une sorte de périphérique à laquelle on n’a pas mis de portes, ce qui laisse à penser qu’elle est ouverte à tous les vents et qu’on peut y entrer ou en sortir comme bon vous semble. Grave erreur. La Francilienne est un piège à bizuts sur laquelle il est impossible de faire demi-tour, gavée de semi-remorques croates et dont les sorties ne mènent qu’à Leroy-Merlin. Donc, la Francilienne, je déconseille fortement de la prendre dans le mauvais sens un matin de semaine avec un GPS qui a abdiqué depuis Villejuif. Pour ceux qui visitent, ça va. Mais pour celui qui pénalise, c’est très angoissant voire pire, culpabilisant: je songeais à tous ces futurs amis que je pénalisais déjà avant même de leur avoir été présentés, ces motards comme moi passionnés de flat (ou de double-flats pour ceux qui ont des 4 cylindres, enfin, c’est des termes de pros mais depuis qu’Alain Berson m’a expliqué, c’est beaucoup plus clair) et dont je retardais la marche vers l’Autriche et ses valses. Voilà, me disais-je, je fais rien qu’à pénaliser, ils vont m’attendre, on va prendre un vache de retard et ils ne me pardonneront jamais de les avoir fait dormir en-face-la-gare à Vesoul (car Vesoul, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, est sur la route de Salzbourg, de Vienne, de Mozart, des Strauss, du beau Danube Bleu et des cafés évidemment viennois. Si les cafés ne sont pas viennois, c’est que vous avez raté l’A5). Bref, j’étais sur la Francilienne dans le mauvais sens, ce qui m’a pris pas mal de temps à réaliser parce que les panneaux font partie du complot et qu’aucun d’entre eux n’indique « Vienne », par exemple, ni même « Vesoul » mais seulement « Z.I. de la DPLG 6 - 300m». Ne prenez pas cette sortie : elle ne prévoit pas de vous faire récupérer la Francilienne en sens inverse, ni même dans le sens d’origine, mais de vous emmener exclusivement (dans le cas assez probable où vous n’auriez aucune raison de vous rendre au DPLG 6)sur la Nationale 20. Ah, la Nationale 20 ! Je crois l’avoir aimée encore davantage que la Francilienne. Là, il ont carrément supprimé tous les panneaux, sauf celui qui annonce « PARIS » au moment de franchir la frontière invisible qui vous propulse dans la capitaleintra-muros. Mon Garmin frétilla incontinent : j’étais revenu dans sa juridiction. C’est-à-dire chez moi. Ordinairement, après une longue course sur les routes, le retour au foyer procure à chacun d’entre nous une sensation douce, intime avec un je-ne-sais-quoi de nostalgique. Mais là : rien. Un vide affectif abyssal, même pas envie d’un BN. Je consultais fébrilement l’horloge digitale que BMW a mis gracieusement à ma disposition sur mon 1200 GS Adventure en échange de 20.000 euros : 9h00 ! - Quoi, déjà ? m’exclamai-je dans mon for intérieur avec une puissance qui m’étonna moi-même. Mais je ne pénalisais plus ! Je châtiais, je flétrissais, que dis-je ? je damnais des dizaines d’hommes et de femmes qui s’étaient levés avec l’aube, les yeux encore rougis d’un sommeil que l’excitation du départ avait rendu lourd et agité, qui s’étaient assis à la vieille table chenue de la cuisine encore plongée dans la pénombre pour y prendre leur Ricoré, qui avaient sanglé leurs machines comme les pionniers d’autrefois leurs montures, qui poireautaient sur une aire de péageà côté de laquelle Guantanamo fait figure de VVF et qu’un béotien maladroit et inopportun allait couper dans leur élan triomphal vers les contreforts de l’ancien Empire austro-hongrois ? – Non ! Cela ne sera pas, m’affirmai-je, avec une détermination quasi germanique en regrettant cependant d’avoir mégotté sur l’Akrapovic et les Metzeler qui m’eussent sans doute fait gagner des palanquées de secondes. Le mors aux dents, je reprenais courageusement ma quête de l’A5, mon Arlésienne de l’autoroute, mon Suaire du réseau principal, mon Graal du Paris-Rhin-Rhône. Je me hâtais non pas vers ma délivrance mais vers celle de TOUT UN GROUPE, bafoué, humilié, foulé aux pieds par le nouveau. Tout un groupe en phase aiguë de pénalisation. J’atteignais enfin le péage idoine quand 9h40 s’affichait comme le glas au compteur de ma moto. Jamais extraction d’un ticket de passage ne me parut plus longue que ce matin-là, cependant que je me tordais le cou pour apercevoir la meute vraisemblablement assez fumasse et toute prête à me pénaliser à mon tour y compris avec des expédients que la morale réprouve. J’avançais vers l’aire, me repassant mentalement l’excuse plausible dont j’allais faire état pour expliquer mon retard : le Pape et Georges Bush s’étaient vus secrètement au Buffalo-Grill de Moissy-Cramayel, tout le secteur était bouclé ; quand j’avais pu enfin repartir, la terre avait tremblé à hauteur de Savigny-le-Temple et une partie de la Seine-et-Marne était sous les eaux. Ils étaient deux. Deux motards dont je devinais les silhouettes encore indistinctes dans la brume persistante, debout près de leurs motos et attendant manifestement quelqu’un. Une vague de reconnaissance me submergea, j’eus subitement une confiance sans limite en la nature humaine, oui, l’homme pouvait être bon : le groupe était parti, c’était naturel, mais on avait laissé deux équipiers pour me ramener dans le peloton. C’est la larme à l’œil et le cœur gonflé de tendresse que je m’arrêtais à hauteur de mes semblables, tout prêt à dépénaliser fissa et sans modération quand un détail attira mon attention : ça alors, me réflexionnai-jeau débotté, ils ont des Harley maintenant au club BMW ? Roger (c’était tatoué sur son épaule au-dessus d’un tag gothique), Roger m’affranchit : ils étaient partis la veille de Compiègne et venaient d’arriver après avoir roulé toute la nuit. Ils espéraient abattre encore une bonne cinquantaine de kilomètres d’ici à la fin de la journée. Ils se rendaient à Oostende à la fête du hareng qui débutait le 15 Août et j’étais le bienvenu. – Tiens, me dit-il, en me tendant des franges en cuir, accroche-les à tes sacoches. Je roulais. Aiguille collée sur le 200, calculant mon retard probable, la vitesse moyenne probable des pénalisés et l’heure probable de jonction. Je devais être impressionnant à voir car on me photographiait régulièrement sur le bord de la route (parfois par derrière d’ailleurs, ce qui donnera des clichés moins spectaculaires à mon avis). Je repensais à l’enchaînement des faits de ces derniers jours, à mes échanges de mails avec Bruno D., bon Dieu ! que s’était-il donc passé ? Bruno D. est le chef des pénalisés. L’organisateur, la tête de pont, le grand Mamamouchi du rassemblement sur l’aire de l’A5, c’était lui. A l’évidence, la mise en place s’était révélée bien plus coton que prévue, sans doute des pressions venues d’en-haut s’étaient-elles exercées contre lui. Toujours est-il que le 25 juin, j’avais reçu le mail suivant : Pour les amateurs, je donne rendez vous vendredi 4 juillet au premier péage de l'autoroute A4 à 9h30. Bruno D.
Chouette ! avais-je jubilé dans un soupir de soulagement que je ne cherchais nullement à dissimuler, l’A4 est une autoroute hyper fastoche fleurant bon la flammekueche au munster, qui prend sa source Porte de Bercy et se jette aux pieds des teutons. Que du velours. C’est alors qu’une chose très étrange se produisit. La veille du départ, je reçus un second mail de Bruno D. : Je confirme que le rendez vous se fera à 9:15 sur le parking du péage de l'autoroute A5. Bruno D.
Ce qui avait pu se produire entretemps relevait d’un complet mystère dont je percevais néanmoins l’imbroglio sous-jacent. Ou alors, c’était une faute de frappe. Maisvoilà nonobstant pourquoi je tapais le 200 sur l’A5. Et voilà pourquoi je me suis même tiré la bourre avec une Subaru bleue dont le conducteur semblait avoir envie de me parler mais avec un sourire, je lui ai fait signe que j’étais pressé. D’ailleurs, j’arrivais en Suisse et la Subaru qui devait être une voiture volée ou un truc dans le même genre n’a pas insisté. Mais, allez-vous me dire, comment savoir qu’on se trouve en Suisselorsque son GPS reste obstinément bloqué sur la Place Monge et rues adjacentes? C’est très simple : quand on vous oblige à acheter un autocollant très moche à 25 euros, vous êtes en Suisse ; quand la route fait badoum-badoum tous les 10 mètres avec de beaux raccords de goudron qui mènent directement dans les glissières de sécurité, vous êtes en Allemagne ; et quand les bagnoles repiquent au milieu pour vous empêcher de remonter les files, vous êtes arrivés en Autriche. Finalement, j’ai rejoint Bruno D. et les pénalisés qui, par ma faute, avaient bien failli arriver 25 minutes trop tard au SPORTHOTEL de Lermoos. Enfin, ce sont plutôt eux qui m’ont rejoint : ils avaient plus d’une heure de retard sur moi et, à la terrasse ensoleillée qui faisait face au Zugspitze, je sirotais tranquillement un petit blanc sec autrichien de derrière les fagots.
Sandro Agénor
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